Une bougie de plus

Le jour où je disparaîtrai, à cause de la muco’ ou d’autre chose, j’espère sincèrement que mes proches sauront que j’aurai vécu pleinement, que je n’ai aucun regret, et que ceci allégera un peu leur peine. J’ai un objectif secret, c’est d’atteindre les soixante-dix ans. Si je vis jusqu’à cet âge, je pourrai crier ma plus grande fierté qui sera alors que la muco’ ne m’aura rien enlevé, et là, j’aurai gagné la guerre !

À chaque anniversaire, je suis contente d’ajouter une bougie. C’est chaque année un petit pas de gagné contre la maladie. Par conséquent, aussi étrange que cela puisse paraître à tout un chacun, je suis heureuse de vieillir, j’aime vieillir. Et j’aime contempler ces visages vieillissants. La beauté physique pourrait nous faire penser que la jeunesse est belle et que cette beauté disparaît au fil du temps. Néanmoins, je pense qu’en vieillissant, c’est une autre beauté que nous gagnons. Les premiers cheveux gris qui deviennent de plus en plus blancs, les apparitions de rides aux coins des yeux ou aux commissures des lèvres qui marquent doucement leur présence, c’est un visage qui sourit ou qui s’énerve mais c’est un visage qui exprime des émotions. Tout ceci est pour moi le signe de l’expérience vécue et je préfère ces visages à ceux à la peau de bébé sur laquelle glissent les années sans s’accrocher. J’aime les mains ponctuées de taches de vieillesse, je les trouve rassurantes. 


La maladie peut frapper chacun sans distinction. C’est comme si on avait été la pièce parmi des milliers d’autres au fond d’un sac, attrapée au mauvais moment lors de la distribution de certaines épreuves. Et on peut y chercher toutes les raisons possibles, il n’y en a aucune, c’est comme ça, le fruit du hasard. Il faut s’y résigner. Mais « s’y résigner » n’implique pas d’être défaitiste. »

« De toute situation, si triste ou difficile soit-elle, on peut toujours extraire un élément positif, même si parfois il faut que le temps passe pour réussir à prendre du recul. »

« Je me suis rendu compte que la tristesse appelle la tristesse et que pour pouvoir aider quelqu’un, il faut que cette personne commence par accepter de recevoir de l’aide, sinon c’est peine perdue.



Le coucou de papier

Maguy était assise seule dans le canapé, léthargique, les yeux dans le vague. Elle ne dormait pas, elle avait honte. Honte de ne pas être une mère à la hauteur, honte de ne pas savoir s’occuper de ses enfants comme il le faudrait, honte de ne pas avoir envie d’apprendre. Ce n’était pas inné chez elle. Karen était partagée entre un sentiment d’injustice et la compassion qu’elle éprouvait pour Maguy. Néanmoins, elle ne pouvait s’empêcher de reprocher à son amie son manque d’instinct maternel :

— Maguy, tu ne peux pas laisser Tessa dans un tel état.

C’était la première fois depuis bien longtemps que quelqu’un d’autre que Martin prononçait le prénom de la petite. 


La soirée était douce et la promenade vespérale serait agréable. Alban sortit de la voiture, s’adossa au capot, prit son téléphone, hésita puis le rangea. Il fit quelques pas au hasard et reprit finalement le téléphone. Il n’osait affronter Alice, il lui serait plus facile de l’appeler ou même de lui envoyer un message que d’aller à sa rencontre. Non, ce n’était pas loyal. Il allait la blesser, il le savait, néanmoins il devait assumer ; elle méritait une vraie explication. Il rangea le téléphone, fit demi-tour et traîna jusqu’à son véhicule.

Lorsqu’il arriva chez lui, la nuit noire pesait sur la ville. Il entendait la télévision à travers la porte. Il prit une grande inspiration comme pour se calmer et passa le seuil. Il était tendu et craignait la réaction d’Alice. Il était encore rongé par la culpabilité de la faire souffrir. La lumière était tamisée, le silence s’installa lorsque le son des informations télévisées fut coupé. Il trouva sa femme apprêtée d’une jolie robe plutôt simple. Elle avait les joues empourprées (ce qui lui donnait bonne mine), un peu de gris et une pointe de rosée au-dessus de ses yeux bleus, les lèvres irisées d’un rose gourmand. Et surtout, elle avait l’air plus détendue que les circonstances n’auraient pu le laisser croire. Alban ne comprenait pas bien la situation. Il resta là, interdit. Alice se lança alors :

— Chéri, il faut qu’on discute de certaines choses. Assieds-toi.